Apprentissage
d'une langue étrangère : atouts et handicaps
Quiconque veut
apprendre une langue étrangère possède au moins deux atouts d'emblée en
dehors de ses motivations personnelles, des stimulations extérieures, des
conditions d'exposition à la langue.
L'un est de nature
physiologique, chaque être humain normal étant équipé d'un larynx générateur
d'énergie vibratoire, source énergétique de la parole, et dont les
performances sont sensiblement équivalentes, et d'une voie supra
laryngienne (pharynx, cavité buccale, cavité nasale), essentielle à la création
de la parole articulée : c'est le don de la nature.
L'autre est de
nature psychologique, chaque candidat à l'apprentissage d'une langue étrangère
ayant accompli, grâce à l'acquisition préalable de sa langue maternelle le
passage essentiel du stade de la perception immédiate à celui de la
conceptualisation : c'est l'apport de la culture.
Nous reviendrons
ultérieurement sur le rôle des différents étages de l'appareil vocal dans la
production de parole. Arrêtons-nous sur le deuxième atout (la capacité
humaine à conceptualiser) dont l'importance pour la communication a été
signalée par de nombreux auteurs (Vygotsky, 1962 ; Luria, 1966 ; Rosenfield,
1989), et remarquablement éclairée par les observations de sourds profonds pré-linguaux,
décrits par Oliver Sacks (1990)dans son livre Des yeux pour entendre
(titre original Seeing voices). Les enfants sourds profonds pré-linguaux,
qui n'ont jamais perçu le langage parlé,
sont incapables de généraliser, d'établir des catégories, de s'extraire du
présent. Ainsi, Joseph, le petit garçon de la Braedfield School for the Deaf
n'a aucune référence temporelle et n'existe "que dans l'instant".
Il en est de même
pour les enfants privés totalement de communication : Victor, l'enfant sauvage
de l'Aveyron croit que le mot "livre", que veut lui enseigner son maître
Itard, se rapporte à "un objet particulier et non à une catégorie de
choses". Quant à Gaspard Hauser, privé de tout contact humain pendant
douze ans, c'est par la maîtrise du langage qu'il peut passer "d'un
monde multiple et fragmenté à un univers cohérent et intelligible".
C'est donc à partir du contexte linguistique que l'enfant va pouvoir acquérir
de nouveaux concepts, et le processus psychologique qui conduit à ces
acquisitions est en place lorsqu'il débute l'apprentissage de la langue étrangère.
Certes, en dehors de nombreux concepts d'ordre général, communs à beaucoup de
cultures, touchant, par exemple à l'environnement géographique, familial,
scolaire, social... il devra acquérir des concepts nouveaux, en particulier les
concepts culturels spécifiques du pays dont il apprend la langue. Mais le fait
que la démarche de généralisation et de catégorisation soit maîtrisée est
très certainement un atout de première importance pour l'acquisition de
concepts nouveaux, fussent-ils exprimés dans une autre langue. Il est
remarquable qu'un enfant de cinq ans utilise très correctement les formes et
les structures grammaticales de sa langue maternelle bien avant de saisir les opérations
logiques qui gouvernent leur emploi. Son accès à la parole ne peut être dû
qu'à l'interaction avec son environnement social et, en particulier, au bain
linguistique sonore dans lequel il a vécu entre dix et quinze mille heures. Le
constat élémentaire est qu'il acquiert sa compétence dans la langue par sa
performance d'utilisateur progressif de parole, après les étapes intermédiaires
des cris, de la vocalisation, du babil, des interjections, du jargon intonatif,
du discours égocentrique... Au moment d'aborder la langue étrangère- entre 10
et 15 ans si nous prenons l'exemple du système scolaire français (les louables
tentatives d'apprentissage précoce n'étant pas adaptées au développement cérébral
de l'enfant et les enseignants, quelle que soit leur compétence dans la langue
n'ayant aucune formation neurolinguistique)- l'enfant a certes acquis une
certaine maturité intellectuelle, grâce aux apports de son environnement avec
lequel il communique par la parole maternelle, mais il a parallèlement déjà réduit
ses capacités de perception auditive de parole étrangère en raison du conditionnement
aux rythmes, aux intonations, aux sons spécifiques de sa parole maternelle qui
sont ses uniques références (Mehler, 1974). Son écoute de la parole étrangère
est elle-même conditionnée par les habitudes d'écoute de la parole
maternelle, et lorsqu'il est mis en contact avec la parole étrangère, il attend
les indices acoustiques et phonétiques auxquels son audition (et son
cerveau qui régit l'audition) est accoutumée. L'atout constitué par la
maturation intellectuelle, qui lui permet d'accéder à la compréhension et à
la conceptualisation des mécanismes grammaticaux voit sa portée singulièrement
limitée par le conditionnement perceptif à la parole maternelle. Ce
constat ne serait sans doute pas dramatique si l'enfant était suffisamment
exposé à la parole étrangère qu'il approche en classe, comme en témoignent
les nombreux exemples d'enfants dont les parents, pour raisons professionnelles,
vivent à l'étranger. Cela n'est malheureusement pas le cas le plus fréquent,
et, au handicap "naturel" évoqué précédemment s'ajoute celui du
"déficit institutionnel d'écoute" de la parole étrangère dans le
système scolaire.
Si, en effet, on évalue
à cent heures annuelles le volume de cours de langue étrangère dans un établissement
scolaire français, sur lequel la moitié serait consacrée à l'écoute de la
parole étrangère authentique, l'exposition à la réalité acoustique de cette
langue est d'environ 350 heures pour une scolarité secondaire complète(sixième
- terminale). Il suffit de comparer aux quelques dix à quinze mille heures de
"bain linguistique maternel" auxquelles le même enfant avait déjà
été soumis à l'âge de cinq ans pour comprendre que sa mission (maîtriser
une langue étrangère dans le cours de sa scolarité) et celle de ses
enseignants ressemble fort à une mission impossible.
Que dire, alors, de
celle des adultes, qui, poussés par les nécessités professionnelles doivent
tenter d'apprendre une langue étrangère alors que leur conditionnement
perceptif et moteur à la langue maternelle est encore plus profondément
enraciné ? Alors que- contrairement au jeune enfant qui s'approprie
naturellement, donc progressivement, la langue de son environnement- ils
seraient intellectuellement prêts à aborder les mécanismes nouveaux de la
langue étrangère, ils ne le sont plus neurophysiologiquement. Car la
parole, tout particulièrement la prosodie de la parole (rythme, intonation), naît
d'un processus neurophysiologique, qui met en œuvre des activités
respiratoires et musculaires spécifiques. L'exposition permanente à la langue
maternelle entraîne un conditionnement neurophysiologique à celle ci,
conditionnement qui est en grande partie responsable des difficultés à accéder
à la parole étrangère. Quelles sont les conséquences d'une perception défectueuse
de la prosodie de la parole nouvelle que l'on veut apprendre ? La conséquence
la plus évidente est la difficulté à percevoir et à reproduire les phonèmes,
qui ne prennent leurs caractéristiques spécifiques que dans le cours du
discours oral en raison du phénomène de "coarticulation". (Un phonème
est "coarticulé" avec les phonèmes environnants ; cela signifie (au
plan acoustique) que sa composition acoustique est dépendante de cet
environnement, mais aussi (au plan articulatoire), que les mouvements
articulatoires impliqués par sa réalisation sont conditionnés par ce même
environnement. Un exemple : "Le lieu d'articulation pour les consonnes
occlusives est relativement précis. La forme globale du conduit vocal varie
cependant beaucoup en fonction de la voyelle suivante, et ceci est dû à un
geste anticipatoire pour la production des voyelles" (Maeda, 1990).
L'environnement phonétique d'un phonème particulier dans une langue n'est
jamais reproductible dans une autre langue, ce qui explique à la fois les
difficultés de perception de ce phonème et ses difficultés de reproduction.
A la difficulté de
compréhension qui s'ensuit, à celle de la reproduction, s'ajoute, bien
entendu, une production défectueuse. C'est ainsi qu'un étudiant francophone
apprenant l'anglais est fortement perturbé par les syllabes inaccentuées de
l'anglais qu'il perçoit le plus souvent comme des bruits non significatifs,
simplement parce qu'il "attend" les syllabes pleines, caractéristiques
de sa langue maternelle. Le découpage erroné de la chaîne parlée est alors
inévitable, avec toutes les incohérences que cela entraîne.
Mais c'est là la
conséquence la plus immédiatement sensible ; celles qui sont évoquées
maintenant, bien que moins immédiatement appréciables, sont cependant au cœur
des difficultés d'apprentissage et tiennent à la richesse des informations
portées par les facteurs prosodiques. La prosodie, dans toutes les
langues du monde, est essentielle pour la communication, parce qu'elle est
porteuse d'indications précieuses sur l'état affectif et émotionnel du
locuteur. Les accentuations ou l'allongement des syllabes, les accélérations
ou les ralentissements du débit, les mises en valeur par le détachement d'un
mot ou par une pause... sont les marques les plus authentiques de la subjectivité
du sujet parlant. Mais la prosodie entretient également des rapports étroits
avec la grammaire de la langue, des rapports qui ne sont pas tributaires de la
subjectivité mais des caractéristiques accentuelles de la langue elle-même.
Selon les langues, les traits prosodiques permettent de distinguer la question
de l'affirmation ou de l'injonction, d'effectuer un découpage cohérent des éléments
de l'énoncé en indiquant ses divisions en unités grammaticales, et même de déterminer
la nature grammaticale d'un mot lexical (verbe ou nom ou adjectif). En anglais,
par exemple, l'énoncé "It's raining, isn't it?", avec le
"tag" en intonation montante, est une vraie question. Le question tag (isn't
it?) en intonation descendante devient une exclamation ou un simple constat.
"PERmit"(accentué sur la première syllabe) est un nom alors
que "perMIT" est un verbe. En espagnol, "TERmino"
signifie "terme", "terMIno" "je termine" et
"termiNO""il termina". En suédois et en norvégien,
l'opposition entre l'accent 1 et l'accent 2 permet de distinguer le sens de
certains mots comme tanken (accent 1) qui signifie "le tank",
et tanken (accent 2) qui signifie "la pensée". Il s'agit dans
ce cas d'accents "musicaux" (Malmberg, 1954), particuliers à la
langue, et non d'accents d'intensité qui reflèteraient l'état émotionnel du
locuteur manifesté dans sa parole.
Le rôle
grammatical de la prosodie se retrouve dans les langues dites "à
tons" qui constituent plus de la moitié des langues du monde (Crystal,
1987). En bini, parlé en Afrique occidentale, un ton grave est utilisé pour le
présent, un ton aigu pour le passé. Mais la particularité de ces langues est
qu'un changement de ton peut avoir également une influence sur le sémantisme
du mot et entraîner un changement de sens, comme, par exemple, en mandarin
chinois où le contraste lexical est rendu par quatre tons : ma (ton1),
signifie "mère", ma (ton 2) "chanvre", ma (ton
3) "cheval", et ma (ton 4) "gronder.
Dans toutes les
langues du monde, la dimension prosodique est, à des degrés divers,
toujours porteuse d'informations importantes, qu'elles soient de nature purement
linguistique ou affective. Charles Bally, en 1932, attirait
déjà l'attention sur la valeur linguistique des éléments musicaux du langage
(accents, mélodie, pauses etc...) qui jouent, dans la structure grammaticale,
un rôle aussi important que mal étudié" (Bally, 1932). Il serait temps
qu'au XXIe siècle cette dimension capitale de la parole, et donc des relations
humaines, reçoive enfin une attention à la hauteur de son importance.
Cette double
fonction de la prosodie (affective et linguistique) sera développée dans
un texte plus spécifiquement consacré à l'activité cérébrale déclenchante
de la production ou de la perception de parole. (Traitement cérébral
des indices acoustiques de la parole)
Le fait que la
parole, et en particulier sa composante prosodique, implique l'action d'organes
corporels tels que poumons, larynx, pharynx, cavité buccale, cavité nasale,
voile du palais, luette, langue, grâce à une activité complexe du système
musculaire, entraîne une relation étroite entre la langue parlée et les
organes qui la produisent sans être véritablement spécialisés pour cette
fonction. Un "schéma corporel vocal" (Soulairac, in Cornut, 1986)
particulier à chaque langue se constitue chez chaque individu, par mémorisation
non consciente des données sensorielles activées par la production de parole
en langue maternelle. Il n'implique pas les seuls organes phonatoires mais le
corps tout entier, ainsi que l'ont montré Gubérina (1985, 1990) et les
chercheurs de l'Université de Zagreb.
Le tableau ci-dessous illustre notre conditionnement à la langue maternelle:
CONDITIONNEMENT A LA LANGUE MATERNELLE
|
En
langue
maternelle, nous avons naturellement accès aux deux
« modalités »(verbales et non-verbales) |
En
langue
étrangère, nous avons accès, par l’éducation, aux modalités
verbales, mais les modalités non-verbales sont figées par notre conditionnement
perceptif à la langue maternelle (rythme, intonation, et en conséquence
phonèmes) et productif (physiologie
et respiration propres à la parole en langue maternelle), le
fonctionnement de nos organes de parole, nos muscles, notre souffle
étant conditionné par notre langue maternelle. |
Remarque
importante : Le système
éducatif français, comme en témoignent les épreuves de langues vivantes étrangères
du baccalauréat, met essentiellement « l’accent » sur la
langue écrite, et, en conséquence sur les modalités
verbales (
lexico-grammaticales, syntaxiques ), visant à atteindre une qualité acceptable
de l’expression .
Les
modalités non verbales ( kinésiques
et prosodiques ), visant naturellement l’expressivité
sont par nécessité ( horaires notoirement insuffisants ) fort négligées, si
bien que les apprenants, s’ils sont
sollicités intellectuellement , ne le sont pratiquement jamais
physiologiquement.
En termes de fonctionnement cérébral cela revient à dire que seul est sollicité leur hémisphère cérébral gauche, gestionnaire de la dimension purement intellectuelle du langage, aux dépens de leur hémisphère droit détenteur des fonctions de production et de perception de la dimension rythmique, intonative, de la parole, porteuse de l’affectivité spécifiquement humaine.
La langue
maternelle exerce ainsi un véritable conditionnement neurophysiologique sur
chaque sujet, un conditionnement qui explique, au moins partiellement, les
difficultés à apprendre une parole étrangère. Est-il possible d'exercer une
action sur le fonctionnement des organes impliqués dans la réalisation de la
parole ? Les tentatives de la phonétique articulatoire, de faire prendre
conscience des points d'articulation et des mouvements des organes vocaux, se
sont révélées peu performantes, simplement parce que l'action des
organes vocaux dans la parole est aussi inconsciente que le processus
respiratoire. Les tenants de cette approche semblent ignorer que la production
d'une parole mobilise, à des degrés divers, la quasi-totalité du corps,
et ne se limite pas à l'action des organes compris entre le larynx et les lèvres.
Les éducateurs de
l'Ecole de Zagreb, précurseurs d'une action globale exercée sur la totalité
du corps, obtiennent des résultats inespérés avec les enfants sourds profonds
(Gubérina, 1990). La comparaison entre un sourd pathologique et un apprenant de
parole étrangère devenu sourd sélectif par conditionnement à sa parole
maternelle ne paraît pas exagérée. Malheureusement les techniques pédagogiques
utilisées dans cet enseignement à de petits nombres de patients ne sont guère
envisageables pour un enseignement de masse. Et pourtant, favoriser chez
l'apprenant de parole étrangère l'intégration d'un processus auditif,
musculaire et respiratoire nouveau, caractéristique de cette parole nouvelle
pour lui, ce serait lui permettre de percevoir et de reproduire :
- tous les éléments
d'information (linguistiques et affectifs) portés par la prosodie de cette
parole.
- les phonèmes spécifiques
de cette parole (dont les traits caractéristiques ne peuvent se distinguer de
ceux des phonèmes de la parole maternelle que dans un contexte prosodique
authentique),
Avant d'émettre
des propositions pour se rapprocher de cet objectif il convient d'étudier
sommairement la réalisation acoustique de la parole, puis le traitement par le
cerveau des indices acoustiques qui la constituent.
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